La distance hiérarchique, ici et ailleurs.

Chanson en fond : La maison où j’ai grandi – Françoise Hardy.

On essaie tous de trouver la meilleure combinaison de facteurs qui rendront notre travail à la fois plus plaisant et plus productif. L’un de ces facteurs, très important dans ma progression a été la distance hiérarchique ; comment je perçois ma hiérarchie et comment j’interagis au quotidien avec elle. Lorsque comme moi on est issu d’une culture qui conçoit la chose de façon tout à fait différente, le passage vers une société différente peut être assez troublant. On est dans la rubrique Parcours Doc, donc je vais parler du domaine académique car c’est celui que je connais le mieux.

La société camerounaise, et je dirais africaine en général est assez hiérarchisée. On a des chefferies avec des personnalités bénéficiant de certains privilèges, et leurs paroles font foi. En famille, les plus jeunes font très attention à leur façon de s’adresser aux « papas » et aux « mamans » et là aussi, le droit d’aînesse constitue une norme sociale. Cette organisation de nos sociétés s’insère volontiers dans les institutions. Le rapport entre le ministre et ses subordonnés, entre l’enseignant et ses élèves, entre le prêtre et ses paroissiens, tout nous fait penser à l’acceptation de cette hiérarchisation.
Qu’on adhère à ce schéma ou à un autre, une relation saine est nécessaire pour être épanoui à son travail. Le contraire peut entraîner des burn-out comme on en a si souvent vu ces dernières années.

De cette société-là à la société française que j’observe depuis maintenant 6 ans, le pas est grand. En l’occurrence, doctorants et encadrants se tutoient, déjeunent ensemble, parlent de leurs vacances, etc. Avant de commencer ce parcours, ce n’était pas un sujet de préoccupation pour moi. Ce que je savais de la relation doctorant-superviseur, provenait de mes souvenirs de l’Université de Yaoundé II. Les professeurs n’avaient pas toujours de bureau à l’université, difficile donc de les rencontrer régulièrement et d’établir une réelle connexion. Je voyais les professeurs comme des super-savants en passage flash, et les doctorants renvoyés à l’unique rôle apparent de chargé de Travaux Dirigés. Tout ceci faisait que des thésards mettaient parfois un temps scandaleux en thèse, alors que leurs homologues de France et d’ailleurs en occident terminaient en 3-4 ans selon un programme du mieux possible défini au départ.
Dans mon cas je mettais la distance que je pensais recommandée entre mon encadrante et moi :
👩🏾‍💻 « Bonjour Professeur C. »
👩🏾‍💻 « Je me permets de vous envoyer ce mail… »
Et d’autres formulations très formelles. Mais si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que cela a par la suite nui à l’avancée de mon travail. J’attendais d’avoir des drafts soigneusement rédigées avant de me faire lire. Et bien évidemment cela me prenait un temps fou :
👩🏾‍💻« Ah ce graphique n’est pas bien aligné au paragraphe…et puis pourquoi cette barre de fraction est si longue ? Bon j’enverrai le draft demain plutôt. »

Oui je dois préciser aussi que je mettais tous mes calculs et graphiques sur Latex avant de les lui présenter. Inutile de conclure que ce qui pouvait se faire en une heure me prenait finalement une semaine. J’y repense en écrivant cet article et je me sens vraiment stupide. Perspicace devant mes difficultés, elle m’a dit un jour « envoie-moi juste des photos de tes calculs faits à la main », ce que j’ai fait avec beaucoup d’hésitation. Deux heures plus tard, elle m’a rappelée pendant que je faisais mes courses à 19h : « Salut Zélie j’ai retrouvé l’erreur ». Alors que je trouvais ça indigne d’envoyer mes brouillons comme ça, ce qui s’arrangeait jusque-là durant une réunion programmée deux semaines avant venait de trouver éclaircissement au téléphone à Château Rouge.
Les choses n’ont pas radicalement changé pour moi après ça. C’était bel et bien un déclanchement de plus beaux jours mais il arrivait que la nature que je voulais chasser revienne. Excédée par les mille détours que je ne cessais de prendre, elle m’a dit « parle-moi plus librement. Je ne suis pas le Président, je ne suis que ton encadrante. Ces limites que tu mets ne nous aident pas. »
Il m’a fallu du temps avant de l’appeler par son prénom, et la tutoyer car ça sonnait mal à mes oreilles. Mais cela a fluidifié la communication et les avantages se sont rapidement manifestés.

Ce n’est que mon expérience personnelle, mais des analyses existent entre la distance hiérarchique et la productivité au travail. Si je trouve des articles publiés qui incluent par exemple les pays de l’Europe du Nord connus pour appliquer une très faible distance, je n’hésiterai pas à vous en faire part dans Ubiquituous Economics. Pour l’instant je vous laisse avec une référence bibliographique que je recommande absolument : Outliers de Malcolm Gladwel. Dans le chapitre 9 intitulé « The ethnic theory of plane crashes », Malcolm nous explique comment un défaut de communication entre le pilote et les contrôleurs du trafic aérien a participé au crash du vol Avianca de 1990 au départ de la Colombie pour New York. Le pilote colombien n’aurait pas exprimé clairement l’urgence du manque de carburant aux contrôleurs américains et rentrait les épaules dans une position de subordonné. L’auteur présente ce cas dramatique pour faire un tour de table du lien entre culture et relations professionnelles. Les psychologues Robert Helmreich et Ashleigh Merritt mesurent ce dont nous parlons avec le « Power Distance Index » des pilotes à travers le monde. Cet indice est faible pour des pays tels que la Nouvelle Zélande, l’Irlande, l’Autriche et les Etats Unis, mais très élevé pour le Brésil, le Maroc et la Colombie. On ne pourrait donc pas comprendre le comportement du pilote sans tenir compte de sa nationalité.

Je suis la pilote de mon parcours doctoral. Mon manuscrit n’a pas la prétention de représenter 250 passagers, mais pour atterrir avec le minimum de secousses, j’essaie perpétuellement de clarifier la communication avec ma contrôleuse du trafic aérien.

Et toi dans ton milieu académique / professionnel, comment vis-tu la distance hiérarchique ?

 

 

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Cet article a 15 commentaires

  1. Mama Sadembou

    Même ce terme « distance hiérarchique » nous rendent mal à l’aise ici dans le nord ! Personnellement, je trouve les français beaucoup trop hiérarchisés. Comme par exemple le commentaire de ton encadrant – j’ai envie de lui dire : « et alors si tu étais le président ? »
    Ça ne devrait pas changer la façon dont tu parles à la personne

    1. Bitter cola

      Ah oui c’est vrai que vous dans le Nord vous avez carrément passé un cap…c’est impressionnant!

  2. J.P

    Lors de mon tout premier stage, mon manager a dû me menacer pour que je le tutoie 😅… ça m’a libéré et j’ai pu créer plus facilement des contacts pro. On confond souvent hiérarchie et domination

  3. Alanda

    L’un des advantages de cette distanciation, dans le contexte des milieux Pro en Afrique, c’est de bien delimiter le personnel et le professional. J’ai eu un post de manager au Maroc, et je voulais instaurer une culture de communication plus fluide et conviviale…mais après un certain temps je me suis rendu compte que mon equipe depassait souvent les limites et que le travail n’avancait pas comme planifié. Quand je suis revenu en mode top-down bien hierarchisé, les choses ont bien evolué!

    1. Bitter cola

      Merci pour ton retour d’expérience Alanda!
      Il faut effectivement que des deux côtés l’enjeu soit bien perçu. Sinon effectivement tes collègues voient ta convivialité comme de la faiblesse.

  4. Tritri

    Je fais médecine et c’est un peu comme l’armée. La hiérarchie encore et toujours. Pendant la formation cetait terrible, Les supérieurs sont des super savants et ils nous rappellent chaque jour que nous sommes encore au niveau de Homo Habilis 🤣, on ne sait rien du tout, on doit s’écraser devant eux. Bizarrement en année de thèse il ya un terrible retournement de situation, ils commencent à être plus humains, t’appellent collègue, t’invite à manger avec eux😶‍🌫️, parlent de façon plus détendus , c’est très troublant vu que quelques mois auparavant tu étais leur paillasson. On ressent moins la pression hiérarchique mais vu quon est en Afrique, on garde toujours une certaine distante, un certain respect du droit d’ainesse.. .
    Ps: Après l’obtention du diplôme c’est encore mieux 👌

    1. Bitter cola

      J’imagine que quand il est question de la vie humaine on ne s’amuse vraiment pas! Ensuite vous faîtes partie du grand corps médical ˆˆ
      Merci pour ton retour d’expérience Tritri!!

  5. Abakar

    Très instructif … Personnellement, je trouve que cette distance hiérarchique dont tu expliques suffisamment, est encore plus significative dans la société de l’Afrique Subsaharienne … En milieu administratif par exemple, j’ai une responsabilité associative qui m’amène à collaborer avec de hauts cadres, celà depuis presque deux ans… Je me souviens comme hier, du premier appel téléphonique que j’ai eu avec celui qui devrait être notre principal Collaborateur, auprès du service administratif indiqué, Appelons le « M. Guime » … Voici l’extrait de l’échange :
    -Moi: Allô,
    -M. Guime: Bonsoir Président, C’est Le responsable de servicesX
    -Moi Bonsoir M. Guime ( je l’ai appelé par son prénom que je connaissais bien avant coup de fil)
    -M. Guime : Non président ( sous une voix tendue), C’est M. Le responsable de servicesX
    -Moi : ( Confus)Je n’ai pas bien compris M. Guime
    – M. Guime: Je vous appel dans le cadre du travail, donc ne m’appelez pas par mon prénom
    Moi:( Abasourdi) D’accord M. Le responsable de serviceX.

    J’en vis pleins de situations comme celle-ci, plus encore par messagerie ( WhatsApp…).

    Ces modes de travail, Oui je m’y suis adapté quand même si non quoi faire ? C’est assez challenger de naviguer entre les deux !

    1. Bitter cola

      Alors là, woaaw! je n’avais jamais entendu ça. J’imagine que dans ce milieu tu en as vu des vertes et des pas mûres. Je pense qu’à la fin tu pourras travailler dans n’importe quel milieu.
      Merci beaucoup pour ton retour d’expérience!

  6. Laura Magang Fopossi

    Merci d’avoir abordé ce sujet. Pour ma part je dirais que la distance hiérarchique , certes peut être considérée comme un frein mais aussi comme un avantage.
    En Afrique, la distance hiérarchique est parfois importante parce que certaines personnes ne savent plus faire la différence.
    C’est toujours plus relax dans un cadre convivial.

    1. Bitter cola

      On est donc qu’il faudrait que les deux partis perçoivent bien l’enjeu.
      Merci pour ton partage!

  7. Laura Magang Fopossi

    Merci d’avoir abordé ce sujet.
    Je pense que cette distance hiérarchique est encore très importante en Afrique car certains individus en abusent très souvent . Impossible de comparer les cultures occidentale et africaine.

    Il est également vrai que moins elle sera importante, plus le travail sera relax et convivial.

  8. Syn

    Merci pour l’article.

    J’ajouterai que si le cas de courte distance hiérarchique vient avec certains avantages, il présente également certaines limites comme mentionné plus haut. S’il est souhaitable d’extraire ses avantages, il ne peut / devrait donc pas être pris comme modèle absolu à adopter indépendamment de la géographie et de la culture.

    On pourrait s’intéresser à ce même élément dans les cultures asiatiques ou dans certains secteurs comme l’armée.

    1. Bitter cola

      Tout à fait. C’est bel et bien à exploiter avec des pincettes.
      Merci pour ton commentaire!