Il était une fois, Mado, Laura et Mitoumba.

Chanson en fond : I need some love – Grace Decca (Si tu n’es pas camerounais(e), découvre nos pépites.)

« Les femmes sont ingrates, elles te trahiraient à la première occasion », m’a dit hier avec hargne un ami pourtant fervent défenseur de la polygamie (parce qu’avec une, c’est difficile, il est en effet logique d’en rajouter une ou plusieurs autres) en retroussant sa lèvre supérieure 😒 pour bien marquer ses propos. Et je commence la rédaction de cet article le jour où l’affaire entre le footballeur Achraf Hakimi et son ex-épouse éclate ; je ne sais toujours pas si l’histoire était finalement vraie mais cela n’avait pas arrangé l’affaire. Je ne me sens point concernée par le point de vue de mon ami, et pourtant j’y repense le lendemain. Nouvelle blogueuse que je suis, à l’affût de coins où l’économie est passée, j’épluche les plus grands journaux académiques pour savoir ce qui se dit. Je choisis ici de me pencher sur la littérature en économie expérimentale qui dissèque les ménages polygamiques et monogamiques. L’article trouvé, je procrastine plusieurs mois avant de terminer enfin de le rédiger.  

Un foyer aimant qui partage un plat de riz-poisson 😁.

 

L’article.

Il s’agit d’une étude faite par Barr et co-auteurs en 2013 (je mets la citation du papier à la fin pour que vous puissiez le retrouver sur internet). L’objectif de cette expérience est de saisir les différents degrés de coopération au sein des couples, selon la constitution de leurs foyers. 448 nigérians mariés sont évalués. Ils sont engagés soit dans des foyers monogamiques (110 hommes et 110 femmes), soit dans des foyers polygamiques d’exclusivement un mari et deux épouses (76 hommes et 152 femmes). Les foyers ayant plus de deux épouses ne rentrent donc pas dans l’expérience. Quelques caractéristiques socio-démographiques : -Ces personnes sont presque tous issus du groupe ethnique Nupe ; -les hommes sont en moyenne en fin de quarantaine (~ 48 ans) et les femmes ont en moyenne 37 ans, peu importe le type de foyer ; -les épouses en foyers polygamiques sont en général moins éduquées que les épouses d’hommes monogames.

L’expérience.

La tâche expérimentale consiste en une série de 3 jeux joués en binômes. Chaque participant reçoit au début de l’expérience 220 Naira (à peu près un tiers du revenu journalier médian). Pour chaque tour de jeu, le participant devait diviser les 220 en deux : il devait décider de la part de cette dotation initiale qu’il voudrait verser à un fonds commun et de celle qu’il entendait conserver pour lui/elle-même. La contribution était totalement libre et pouvait donc se situer entre 0 et 220. L’argent qu’ils ont choisi de garder pouvait être mis dans leur poche immédiatement.  Une fois que les deux partenaires du jeu avaient fait leurs contributions au pot commun, la somme totale du pot était multipliée par 1.5 puis chacun en recevait la moitié, indépendamment de la somme personnellement mise. Par exemple si tu joues avec moi : je mets 20 et je garde 200, tu mets 20 et gardes 200 ; nous avons 40 dans le pot. Les expérimenteurs multiplient ces 40 pars 1.5 ce qui fait 60 à diviser par deux. Je rentre donc avec 230. Vous comprendrez facilement que pour maximiser la somme commune à diviser en deux, les deux participants gagneraient à mettre tous leurs 220 au pot commun et donc à ne rien garder. Cela 660dans leur pot commun, donc 330 pour chacun à la fin du jeu. Il faudrait pour cela miser sur la confiance en l’autre joueur. Toutefois, un participant qui chercherait à maximiser son revenu individuel souhaiterait plutôt que l’autre joueur mette toute sa dotation initiale au pot commun et que lui/elle-même ne mette rien. Cela ferait 385 pour ce joueur (plus que les 330 précédents), et que 165 pour l’autre après l’obtention de 220*1,5 du pot commun. C’est ce conflit entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif qui décrit le dilemme du prisonnier[1] : à raisonner pareil, les deux prisonniers finissent par se dénoncer mutuellement et vont en prison tous les deux.

Chaque participant joue au jeu décrit trois fois. Une fois avec son époux(se) (jeu intra-ménage), et deux fois avec deux autres participant(e)s d’autres ménages (jeu inter-ménage). En foyer polygamique, chacune des trois personnes du foyer joue deux fois avec les deux autres membres, et une fois avec un(e) autre participant d’un autre ménage. Les joueurs savaient à chaque fois avec qui ils jouaient et dans les jeux inter-ménage, ils savaient s’ils jouaient avec un homme ou une femme. Puisque l’essentiel est dit, passons sur les détails et allons directement aux résultats.

Les résultats.

Ce qui va nous intéresser ici, c’est le pourcentage de la dotation initiale (les 220₦) qui sera mise au pot commun à chaque jeu. Dans l’ensemble, les taux de contribution dans les jeux intra-ménage sont plus élevés. Ce qui n’est pas surprenant. On s’attend quand-même à ce que le comportement du prisonnier transparaisse moins lorsqu’on joue avec son partenaire de tous les jours. De plus près si on compare les deux types de ménages, cette expérience montre qu’en moyenne, les membres en monogamie contribuent 88% de leur dotation, contre 78% pour les membres en polygamie. Qui donne quoi plus précisément ? Lorsqu’ils jouent avec leurs femmes, les maris polygames contribuent significativement moins que les maris monogames (79% contre 89%). En revanche, la différence entre les contributions des épouses de maris polygames et monogames lorsqu’elles jouent avec ces derniers n’est pas significative (80% et 87%). On montre aussi que les co-épouses lorsqu’elles jouent entre elles contribuent moins (76%) qu’avec leurs maris. Comme c’est surprenant…Ces résultats ont été contrôlés par d’autres variables telles que le nombre d’enfants du couple et restent robustes. 

Source: citation en bas de l’article.

 

Sélection ou Causalité ?

Pour l’instant on s’est dit qu’il y a moins de coopération en foyer polygamique. La question qu’on se pose par la suite, comme dans la plupart des papiers de recherche, c’est si on peut parler de causalité. Plus précisément, est-ce-que la polygamie rend les gens moins coopératifs, ou alors est-ce-que les personnes moins coopératives en général choisissent d’être dans la polygamie ? Si c’est le résultat d’une auto-sélection c’est-à-dire le deuxième raisonnement, on s’attendrait à ce que les membres de foyer polygamique coopèrent aussi moins lorsqu’ils jouent avec des personnes qui ne sont pas de leurs ménages. Monogames et polygames ont contribué moins à l’extérieur et en fait les monogames ont même moins contribué que les polygames (36% contre 39%). On regarde ensuite si les hommes polygames sont moins coopératifs en général ou juste avec des femmes, et non, pas de significativité liée au sexe du partenaire externe. La même régression est faite avec les femmes et toujours pas de significativité. Alors NON, le manque de coopération en foyer polygamique n’est pas du fait d’une nature intrinsèque, mais de l’institution dans laquelle sont ces couples.

Et l’économie politique dans tout ça ?

De nombreux programmes visant à réduire la pauvreté dans les pays à revenu faible et intermédiaire prévoient des transferts de ressources en espèces ou en nature aux ménages. Et pour que le design de ce genre de politique soit optimal, il faut comprendre comment les décisions sont prises au sein des ménages. Il est notamment essentiel de prêter une attention particulière aux ménages polygamiques et cela constitue un défi de plus pour les preneurs de décisions.

 

En observant les degrés de coopération dans cette étude, je me dis que dans la vie de tous les jours ça doit être beaucoup moins. Si avec de l’argent reçu sans effort de la part expérimenteurs, les époux ne contribuent pas à 100%, avec de l’argent travaillé ça doit être beaucoup moins. Et je ne parle même pas des péripéties qui réduisent encore plus le pot commun : les disputes, la jalousie entre co-épouses, etc.

 A mon ami à qui je n’ai pas su quoi répondre ce jour-là, je te souhaite de coopérer à 100% tous les jours 😎. Aux autres, je vous donne le privilège de pouvoir dire dans des discussions avec vos amis : « une étude a montré que… » sans que ce ne soit inventé. Mais avant tout ! dîtes-moi ce que vous pensez de cette étude en commentaire juste en bas. Y a-t-il un facteur auquel vous pensez et que Bar et ses co-auteurs auraient oublié ? 

Barr, Abigail, Marleen Dekker, Wendy Janssens, Bereket Kebede, and Berber Kramer. 2019. « Cooperation in Polygynous Households. » American Economic Journal: Applied Economics11 (2): 266-83.


[1] C’est bon ? Tout le monde connaît le dilemme du prisonnier

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Cet article a 18 commentaires

  1. Jordan

    Je ne suis pas sûr que ce soit une question de sexe ou de typologie de foyers, mais une notion d’éducation et surtout beaucoup de mentalité des personnes 😅

    1. Bitter cola

      Je comprends ce que tu dis mais c’est discutable… Effectivement on apprend beaucoup de ce qu’on a observé de nos éducateurs, mais après 10-15 ans dans un foyer on change non?

      1. Syn

        Du peu que j’ai pu observer, en général non, on ne change pas.
        A moins d’avoir le désir ou une raison forte de changer.

  2. Kamiiii

    Ouiii maintenant je connais le dilemme du prisonnier. Un bon point à retenir !
    Article super intéressant et très digeste, comme on aime.
    Le trouple préféré des “Déballeurs” se reconnaîtrait sûrement dans les comportements évoqués. 🙂

    1. Bitter cola

      J’imagine bien Laura essayer de convaincre Mado de mettre tous ses sous puis ne rien mettre elle-même haha.

  3. Mariette gaelle

    Est-ce qu’il y a aussi une étude qui a été faite dans les foyers polygamiques ou monogamiques dans lesquels les partenaires (hommes et femmes)sont « RICHES »

    1. Bitter cola

      Je vais chercher. Je vois où tu veux en venir mais il faut aussi savoir que les foyers polygamiques chez les « riches » sont moins courants que chez les moins riches.

  4. Mylène M.T.

    Résultats disons attendus, car très logiques et c’est d’autant plus surprenant que les adeptes de la polygamie semblent ignorer ce FAIT, parce que oui, c’est factuel. Du coup je me demande ( je me le suis toujours demandée) quelles sont les motivations des femmes qui s’engagent volontairement dans la polygamie, je suis sûre qu’on serait surpris….

    Je me demande également quels auraient été les résultats si on avait comparé les données obtenues d’une part avec les 1ères épouses et d’autre part avec les 2ème. Est-ce que les résultats sont les mêmes dans les groupes ayant le même nombre d’années de mariage? Et est ce qu’au bout d’un certain nombre d’années de vie commune le pourcentage de personnes qui mettent tout dans le pot commun augmente ?

    Bref plein d’interrogations, merci ❤️. Un plaisir de te lire 🥺

    1. Bitter cola

      Si tu regardes bien la figure avec les motifs roses et bleus dans l’article tu verras la différence entre première et deuxième femme.
      Le nombre d’années de mariage n’est pas mentionné et tu as raison ce serait un bon point. Je me dis que l’amertume dans la coopération diminue dans le temps (ou l’inverse?)
      Mercii Myy <3

  5. Philippe

    Ce qui m’a le plus touché, c’est le fait que dans certaines de nos sociétés malheureusement c’est l’homme qui est l’unique source de revenus de la maison. Ce qui en résulte souvent c’est une dictature de comment les fonds doivent être gérés, et pas toujours dans l’intérêt du foyer. Cet excellent article montrent que les foyers polygamiques à quelques exceptions près amplifient cette réalité malheureusement.

    1. Bitter cola

      J’ose croire que malgré l’apparent rapport de force, il y a des hommes bons qui ne perçoivent pas cela comme l’opportunité d’être vicieux!

  6. Syn

    Bonjour à l’auteure.
    Merci pour cet article sur ce sujet (particulièrement complexe).

    L’article soulève définitivement un point d’attention et de réflexion. Seulement, s’agit il du fonctionnement réel des couples sur les questions financières? De plus, le fait que toutes les contributions dans une collaboration de marriage ne soient pas d’ordres financières et que les questions financières sont en général perçues et traitées différemment dans certaines cultures, appelle à une réserve sur un transfert possible du phénomène observé.

    Continuons la réflexion avant, éventuellement, de choisir polygamie.🙂

    1. Bitter cola

      Complexe ça je suis bien d’accord!
      Il ne s’agit pas ici d’un article pour trancher de ce qui est mieux entre polygamie et monogamie. Aucun chercheur (en économie en tout cas) ne se risquerait à faire ça. Mais plutôt de visualiser les allocations dans les couples pour optimiser les actions sociales 😉

  7. Eunila

    Bien évidemment, je ne suis pas surprise par les résultats. C’est d’ailleurs peut-être ce qui pousse les africains vivants à l’étranger à moins adopter le régime polygamique? Comme s’il aurait fallu côtoyer d’autres cultures pour s’en rendre compte…

    1. Bitter cola

      Je pense que chaque régime a ses plus et ses manquements. En tant qu’économistes, nous on veut juste savoir comment mieux répartir les sous! 😀

  8. Laura Magang Fopossi

    Expérience professionnelle 😀 Je suis à 80% d’accord avec les auteurs de cette étude

  9. Aaron

    Article super intéressant…

    Sujet à débattre